Le tissage des Hôl de soie

AKP Phnom Penh, le 15 avril 2019 —

Avant même d’introduire à la technique du tissage des pagnes nationales, il est nécessaire de rappeler sous peu l’opération faite pour l’obtention des fils de trame polychromes en recourant à la ligature qui est une étape minutieuse dans le métier à tisser, car elle demande l’habileté de la tisserande pour pouvoir atteindre la finesse et la petitesse aussi bien dans le décor que dans la réparation des couleurs imbibées à fond lors de la teinture.

Après avoir ligaturé et teint à plusieurs reprises les fils de trame polychromes soit au moyen des coloris naturels (régions de Kampong Cham et de Battambang) soit des coloris synthétiques (région de Takéo), on tend la trame pour la dernière fois sur le cadre à ligature afin d’enlever toutes les caches en fibres de gaine de bananier choisi qu’est vulgairement le Chék Chhvea dont les fruits ont garni beaucoup de graines. On obtient enfin sur la trame les motifs voulus.

Les fils de trame polychromes ainsi obtenus seront passés ensuite au canetage. Celui-ci consiste à enrouler les duites de trame sur le fuselage de la canette, laquelle sera introduite dans une telle navette qui se lance à travers les fils de la chaîne lors du tissage. D’aujourd’hui, le canetage se fait au moyen d’un dévidoir et d’un rouet dont la broche à canette sert à enrouler les duites polychromes dévidées. Le nombre de canettes dépend des types de Hôl et de leurs variétés. Si l’on s’en trompe, la disposition du motif sera perdue. Mais la vieille tisserande habile peut même retrouver la bonne canette sans aucune difficulté car elle est au courant des couleurs que porte chaque canette.

Le tissage des Sampots de soie fait partie à la tradition artisanale khmère depuis des siècles au cours desquels les Cambodgiens tissaient eux-mêmes autant de Sampots, des écharpes et drapés, … à l’usage local qu’ils importaient la soie à ramages et à taffetas. Ceux-ci étaient des produits exotiques destinés à la confection des costumes des souverains, des dignitaires, des femmes de la Cour de l’époque de la splendeur d’Angkor : “Quand le prince sort, de la cavalerie est en tête de l’escorte; puis viennent les étendards, les fanions, la musique. Des filles du Palais au nombre de 300 à 500, en étoffes à ramages, des fleurs dans les cheveux… Derrière elles, c’est le prince debout sur l’éléphant, et tenant à la main la précieuse épée …”.

Selon les mœurs et coutumes des tisserandes khmères, il est à noter qu’au commencement du travail du tissage de la soie, il y avait toujours certains rites accompagnant chacune des étapes depuis la culture des gommes laques jusque les fils de chaîne et ceux de trame se montent sur le métier à tisser dont les éléments constitutifs faits à la main sont le métier, le tablier ou planche, les pédales ou marches, les ensouples, les navettes, le peigne ou battant, les lisses, les bagues d’envergure et les poulies.

Quand cette opération s’achève, la tisserande peut entreprendre tout de suite le tissage en s’occupant d’abord du côté “tête du métier”. Encore n’emploie-t-elle pas l’ensoupleau car, dès le commencement du travail, il n’y a pas de tissu suffisant à enrouler. Alors l’opérateur utilise un autre machin qui ressemble à l’ensoupleau, dit en khmer “Chhoeu Kos”, pourvu de quelque 4 ou 5 crochets métalliques auxquels s’accroche une basse de bambou d’où partent les fils de chaîne. A l’autre extrémité du métier, est servi d’ensouple lié à un bois tendeur qui à son tour s’attache à un cadre de l’autre bout du métier. D’ordinaire est que la tisserande doit se servir de liquide résultant de la bouillie de riz afin de mouiller les fils de chaîne pour qu’ils ne se cassent pas au jours du travail; le brossage des fils se fait à l’aide d’une brosse spéciale. Le tissage a lieu en général entre les pilotis de l’habitation qu’est le lieu préféré aussi bien pour les paysans khmers pendant leur laps de temps à midi que pour les femmes ou filles qui profitent de leur loisir pour tisser les Sampots Hôl, les Sarong et Kramâ.

La tisserande s’assied pour la planche du métier. D’une main elle pousse le battant à une longueur convenable pour pouvoir lancer la navette contenant des duites polychromes; et d’un à 3 coups forts et brefs de battant, la trame s’est comprimée; et de ses deux pieds reposant alternativement sur les pédales, les rangs de lices se baissent et se lèvent au rythme du battant et de la navette. Ce mouvement permet de diviser les fils de chaîne en deux nappes à travers lesquelles la navette se lance avec la rapidité de l’une de ses deux mains. Le mouvement de va-et-vient de cette dernière s’accordent avec la levée et la descente des lices de droite à gauche et vice-versa permet d’insérer dans la chaîne les fils de trame qui, formés avec ceux de la chaîne, constituent un Sampot vers la fin du travail.

En point de décor demande généralement sept duites insérées dans la chaîne ; l’opérateur doit en changer la canette par la suite. Mais dans un tissage d’une bâche servant de toile de plafond, surtout religieux, dont le dessin est plutôt de grande taille, le nombre de duites s’augmente. Ainsi excèdent souvent le dessin pour un Hôl les fils de trame préparés qu’on garde à la fin du tissage pour ensuite en confectionner un Hôl ayant des motifs mixtes appelé, selon la terminologie khmère, le Hôl Khtong ou le Hôl anlounh (Hôl à rayure) et le Hôl Phka Kantreuil (espèce d’herbe à fleurs) qui se vendent moins chers et servant souvent de vêtements d’intérieur.

Depuis des siècles, les Cambodgiens préfèrent les Sampots Hôl qui sont groupés en trois catégories suivant leur usage et leurs motifs : le Hôl pour homme, pour femme et pour le plafond à motifs religieux variant suivant le nom de la fête; par exemple le motif du “bateau” est destiné à la fête des morts ou à celle de la sortie des Vossa (fête du 10e mois célébrant le 15e jour après le Pchum Ben). La tradition lointaine explique que le bateau sert d’embarcation en vue de renvoyer les esprits des ancêtres qui venaient rejoindre leur famille lors de la quinzaine des morts.

Aussi est-il à remarquer qu’à la cérémonie du mariage et d’ordination, la jeune mariée et le futur bonze portent le Hôl à motif de Nâga (enfant-Nâga); car celui-ci était l’ancêtre mythique des Founanais ainsi que des souverains angkoriens suivant la légende de Prah Thong Neang Neak.

De nos jours, seules les femmes et demoiselles continuent à porter les Hôl (linges ouvrés) et le Phamourng (linge uni) de couleur jaune vif, soit en simple comme le Hôl soit en Dhoti qu’est la tradition indienne (Sampot Châng Kbèn). Il y avait des années, le Phamourng était teint de sept couleurs des jours de la semaine telles que le rouge pour le dimanche, l’orange le lundi, le violet le mardi, le vert le mercredi, le gris bleu le jeudi, le bleu le vendredi et le noir pour le samedi que portaient au jour de fête plutôt nationale des dignitaires, des patriarches, des Lettrés et souvent des gens qui venaient de sortir de leur vie pontificale, des pandita.

Le tissage de la soie à l’heure actuelle se pratique encore dans les provinces de Kampong Cham (Koh Sotin, Prêk Changkran), de Takéo (Prey Kabbas), de Battambang (Phnom Srok) et de Kandal (Srok Khsach Kandal). Les estimations encore incomplètes du nombre de métier à tisser relevées dès les années 60-61 ne comptent que quelque 1.500 métiers.

Que le travail du métier à tisser existe à jamais sur le sol khmer parsemé de vestiges culturel, historique et naturel encore que se développent les tissus synthétiques industrialisés qui ne valent pas autant que le Hôl artisanal traditionnel. Que notre peuple quelque moins habile qu’il soit perpétue le travail de nos aïeux ; et s’il était en voie de la disparition, il faudrait à tout le moins le bien conserver dans un de nos musées nationaux ou bien l’enseigner à nos jeunes apprentis.

AKP